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J'ai demandé à la Lune.

Un jour où j'étais d'humeur mélancolique, je sortis sur le balcon et regardai la Lune. Elle pencha vers moi sa bouille ronde et me dit: "Mais qu'a tu donc, fille de la Terre? Pourquoi ce front bas et ce visage renfrogné?"

"C'est que les temps sont difficiles" répondis-je. J'aimerais faire bien des choses, mais je ne vois pas le moyen de les faire. Mes plans paraissent impossibles.

"Impossible, dis-tu? C'est toi qui dit cela, fille de la Terre? Mais ton espèce peut tout! Il y eut bien des gens qui me regardèrent en rêvant des rêves jugés impossibles, mais avec le temps les choses changèrent, et tes semblables vinrent. Je me souviens des deux premiers, le Taciturne (*) et le Jovial (**). Il y a bientôt 50 ans de cela. Leur pas étaient légers sur ma peau de roc. Je les aimais bien."

"Mais qu'est-ce que cela a à voir avec quoi que ce soit?" dis-je d'un air agaçé. Dans mon cas il n'est guère possible d'atteindre le but et...

"Tu m'entends, fille de la Terre, mais tu ne m'écoutes pas" dit l'astre des nuits, qui à la faveur d'une éclipse commençait à prendre une teinte rouge un peu courroucée. Puisque tu n'écoutes pas, je vais te montrer. Un rayon de lumière argentée toucha mon front, à l'emplacement du Troisième Oeil, celui de l'Ame et de la Connaissance de Soi.

Alors je la vis, la grande fusée.

Elle se dressait sur son pas de tir comme un doigt d'argent et d'obsidienne pointé vers l'infini. C'était une tour, une gloire, une flèche plus forte que le temps. Comme elle était belle!

Et au sommet de cet engin colossal, dans cette capsule minuscule, il y avait des hommes! La fusée était vivante. Elle craquait, sifflait, comme un train vertical prêt à quitter la gare. Il ne me restait plus qu'à l'entendre rugir.

Au début, la scène fut irréelle. 34 MégaNewtons de poussée et ce sont trois mille tonnes qui quittent le sol à cheval sur un pilier de feu, dans le plus parfait silence. Quelques secondes après viennent le son, et l'onde de choc monstrueuse

Un fracas de fin du monde m'enveloppa, c'est le son le plus fort que j'entendrai jamais, et le son le plus fort jamais généré par aucune machine. La vibration me secoua jusqu'à la plus infime molécule de la moelle de mes os, une sensation sauvage et primitive. Je ris. Je pleurai. Je hurlai, de tout le fond du tréfonds de mon cerveau reptilien. C'était un cri primal, inextinguible. AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHhHHHHHH!

Ce spectacle est bien plus qu'une machine qui décolle, c'est le singe nu qui se dresse sur ses pattes arrière et s'arrache de la boue pour conquérir les espaces infinis.

En 45 secondes, la grande fusée est supersonique. En quelques minutes, elle a disparu. Et je reviens en tremblant de mon voyage imaginaire.

La Lune parla: "As-tu compris maintenant, fille de la Terre? Je t'ai montré ce que construisirent ceux qui voulaient franchir les espaces infranchissables. Ils ne se contentèrent pas de dire que leurs projets étaient impossibles. à la place ils retroussèrent leurs manches et créerent ce qui leur manquait. Là où il y a une rivière, il est toujours possible de construire un pont."

"Je comprends" dis-je à la Lune, un peu penaude de ma mélancolie précédente.

Je me jurai alors de ne plus jamais céder à l'apitoiement sur soi. Je posai sur mon bureau une maquette de la fusée lunaire Saturn V, aussi petite que l'original était colossal. Vous la verrez, si vous venez me rendre visite au travail. Elle est là pour me rappeler que rien n'est impossible, et que la volonté d'avancer abat bien des obstacles, en particulier ceux qui n'existent que dans notre tête.

 

Bien à vous, Juliette.

 

(*) Neil Armstrong, Apollo 11

(**) Buzz Aldrin, Apollo 11

 

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