
Il y a quelques mois, j'écrivais un billet mi agacé, mi amusé sur le fait que mes commentaires sur les articles du quotidien Le Figaro (auquel je suis abonnée) se voyaient régulièrement refusés par les modérateurs. Vous pouvez retourner lire ce billet si vous voulez quelques exemples. Mon ton était parfois abrasif certes, et souvent teinté de sarcasme, mais je ne suis jamais sortie du cadre d'une discussion respectueuse de la démocratie, de la République, et de la dignité dûe à tout être humain.
J'avais conclu en parlant de l'hypothèse fort probable que les commentaires soient modérés par IA, laquelle pouvait buguer et, de temps à autre, sanctionner des commentaires acceptables et autoriser d'autres qui sortent franchement des clous.
J'avais néanmoins gardé un oeil sur ce phénomène, et je ressens aujourd'hui la nécessité de remettre le sujet sur le tapis et de pousser ma réflexion un peu plus loin. Je ne vous cache pas que mon irritation s'est accentuée, et qu'un évènement a été la goutte d'eau -ou de fiel - qui a fait déborder le vase.
Il s'agit d'un incident ayant eu lieu au Sud-Liban dans le cadre de la guerre Hezbollah-Israël. Dans une photo circulant sur les réseaux et dans la presse, on voit un soldat israélien casser à coups de masse une statue du Christ en croix tombée à terre. Cet acte indigne et inexcusable a suscité une enquête interne et les excuses du Premier Ministre israélien, présentées à tous les chrétiens. Embarras sincère ou larmes de crocodile je ne sais, mais en tout cas Israël n'a pas nié ou minimisé l'incident.
J'ai ensuite eu le tort d'avoir la curiosité de lire les commentaires sous l'article du Figaro qui relate les faits. Ce n'est pas que j'aie été surprise par la bêtise de ceux qui pense que les actes d'une brebis galeuse sont suffisants pour blâmer un Etat et un peuple tout entiers. Je n'ai pas été d'avantage surprise par la virulence extrême des propos tenus: peuple déicide, accusations médiévales de Juifs qui empoisonnent des puits ou poignardent des hosties, tout y est.
Bertolt Brecht, écrivain et dramaturge allemand, avait bien raison lorsqu'il déclarait: "il est encore fécond, le ventre dont est sorti la bête immonde".
Non, tout cela n'est pas ce qui me choque le plus. Ce qui me choque, c'est l'absence de modération de commentaires étalant, avec autant de vulgarité que de violence, leur racisme absolument décomplexé. J'ai alors eu la curiosité d'aller lire les commentaires publiés dans Le Monde. Et c'était le même constat consternant. Il y avait moins de langage vulgaire, mais le racisme assumé était présent.
Je ne vous parle pas d'antisionisme ordinaire, mais bien de racisme dans son expression la plus claire: le fait qu'un individu soit incliné à commettre des blasphèmes, voire des génocides et des massacres, de par le simple fait de son identité ethnique et religieuse. C'est un salaud non pas politiquement ou militairement, mais de par son bagage génétique et culturel.
Je croyais que ce genre de déclaration était un délit en France. Eh bien, certainement pas dans les commentaires des feuilles de chou Le Monde et Le Figaro!
Mais il n'y a pas que les Juifs qui morflent. Durant les derniers mois j'ai repéré dans la section commentaires de ces journaux des déclarations que ChatGPT ou Grok stopperaient immédiatement, en vous faisant un rappel à l'éthique et à la loi.
Qu'ai-je donc pu lire de si moche?
Les appels à se débarrasser de Macron, par exemple. Pas par les urnes, oh non. Via la bonne vielle bascule à Charlot, à savoir la guillotine. Il y a également ceux qui trouvent que roué ou brûlé en place publique serait franchement plus divertissant. Sans commentaire, hein! Ou plutôt si: un de mes premiers billets traitait entre autres du sujet des menaces de mort déguisées en blague. Cela ne m'a jamais fait rire, même si la personne menaçée est un adversaire politique virulent.
Egalement, la déshumanisation. Lorsque vous dites "ce connard de Président" ou "cet abruti de ministre", vous faites encore référence à un être humain. Quand vous passez à "CE qui nous sert de Président" ou "CE qui nous sert de ministre", vous ne parlez plus d'un être humain: IL est devenu CE, à savoir cet objet, cette chose. Nous ne savons que trop ce qui suit généralement les déclarations visant à déshumaniser l'adversaire: la violence physique fait souvent suite à la violence verbale, et parfois la déshumanisation pave la voie à l'éradication. Vous ne me croyez pas? Je vous suggère de lire quelques livres d'Histoire. Tiens, je vous conseille un sujet: l'assassinat de Martin Luther King est un bon exemple. C'est plus facile de tuer quelqu'un qu'on traite de singe que de flinguer un homme.
Ce type de déclaration est présente en bon nombre dans la section commentaires de journaux nationaux de référence. On se croirait sur X/Twitter. C'est à gerber.
Je vous passe ce que j'appelle les insultes de basse intensité du type crétin ou salope, par lesquelles tel politique, dirigeant et même artiste se fera traiter de tout les noms par leurs détracteurs. Même la mort récente de Nathalie Baye a donné lieu à une curée digne des pires rézozos sociaux.
Fin de mon très long préambule.
Mon instinct scientifique ayant repris le dessus, j'ai voulu tester l'hypothèse d'une modération de commentaires par IA et non par un être humain. J'ai quasi simultanément posté des commentaires sur des sujets aussi divers que la stratégie de Trump au Moyen-Orient, le vote interne chez LR, une sordide affaire de moeurs à Outsiplou-les-Pédezouilles et la mort d'un de nos soldats au Liban. Chacun de ces sujets pouvait potentiellement donner lieu à une discussion explosive.
Mes commentaires ont été approuvés en moins de 10 minutes. Dans Le Figaro et Le Monde, chaque article donne lieu à des centaines de commentaires, parfois même des milliers. Il faudrait une armée entière de modérateurs pour revoir les commentaires aussi vite. Je pense donc que mon hypothèse est la bonne: c'est une IA qui fait office de modérateur.
Après tout, pourquoi pas?
Le problème est que le nombre effarant de commentaires violents et insultants qui échappent à la modération laisse supposer que ces déficiences à repérer les saloperies ne sont pas un bug occasionnel. C'est selon moi un je-m'en-foutisme de la part des concepteurs et des programmeurs de l'IA, qui n'ont pas établi des filtres assez efficaces que pour virer les appels au meurtre, les propos racistes et autres joyeusetés.
Je vais être tordue dans mon cerveau et aller encore plus loin.
Il est évident que, dans la société de sur-information hyper rapide dans laquelle nous vivons, une proportion non négligeable de la population adore passer du temps devant un écran à s'invectiver et à balancer des analyses bidon de quelques lignes. Les sites de rézozos sociaux font leur beurre via la parole du Saint Algorythme. Plus la discussion est clivante, émotionnelle, insultante, plus grand est le nombre de vues, et plus les excités seront enclins à commenter, pérennisant ainsi un cercle vicieux. Et plus il y a de nombre de vues, plus il y a de sous qui tombent dans la poche du propriétaire du media. C'est ainsi que fonctionnent X/Twitter, TikTok, YouTube et je ne sais quoi encore.
Ne serait-il pas tentant alors pour les media classiques de fonctionner de la même manière? Un fil de commentaires peuplé de doctes analyses bien ficelées et sérieuses n'attirera que peu de trafic vers l'article. Par contre, si c'est la foire d'empoigne, l'article va faire tourner l'algorythme de façon bien plus efficace.
Mais enfin, me direz-vous: il y a des lois. Jamais un media national ne risquerait de se ramasser l'autorité compétente sur le dos pour avoir autorisé la publication de commentaires illégaux. Eh bien, ce n'est pas si sûr: tout devient une question d'équilibre bénéfice-risque. Avec un bon avocat, on peut très bien s'en sortir en disant désolés, on a conscience du problème, nos développeurs travaillent sur une IA plus performante. Cela coûte peut-être moins cher de risquer une sanction plutôt que de censurer le flux de purin qui génère des vues.
Vous pensez que je vais un peu loin, que ma théorie est parano et limite conspirationniste et que les médias "sérieux", de référence, sont suffisamment éthiques que pour ne pas jouer à ce petit jeu? Pardonnez mon cynisme, mais j'ai un petit doute. Il y a une visibilité à gagner, donc du pognon à encaisser. Cette fois-ci c'est Karl Marx que je vais citer: quand vous ne comprenez pas un phénomène, cherchez toujours le bénéfice économique qui le sous-tend. J'aurais tendance à dire que ce vieux coco n'avait pas tort du tout!
Mmh. Oui, mon analyse est capillotractée à souhait. Oui, il y a sans doute des trous dans la logique de mon argumentation. Non, je ne connais pas les lois qui régissent les publications en ligne.
Mais je crois que dans le doute, je vivrai tout aussi bien à l'avenir sans être abonnée aux cyber-feuilles de chou Le Figaro et Le Monde. Pour résilier son abonnement à Le Monde, il faut obligatoirement téléphoner à leur service clientèle. Je sens que la conversation va être désopilante.
A la revoyure,
Juliette Evola.